Colloque aux Archives Nationales, les 25-27 janvier 2018

Flaubert – Histoire et étude de mœurs

 

Madame Bovary et L’Éducation sentimentale (1845 et 1869)

 

Du jeudi 25 au samedi 27 janvier 2018

 

Archives nationales – Paris

 

Organisatrices

Juliette Azoulai (Université Paris-Est)

Gisèle Séginger (Université Paris-Est et Institut Universitaire de France)

 

 

L’Éducation sentimentale de 1845 s’écarte du modèle balzacien pour proposer un nouveau traitement de l’histoire d’un jeune homme, confrontant deux destinées, celle d’un jeune bourgeois et celle d’un artiste sans œuvre. Cependant, en 1856, le sous-titre de Madame Bovary, « mœurs de province », tend à exhiber une filiation balzacienne, ce qui n’empêche pas Flaubert de se montrer agacé lorsque les critiques la soulignent : « Sont-ils bêtes avec leur observation de mœurs, je me fous bien de cela ». Si L’Éducation sentimentale de 1869 entreprend de rompre définitivement avec la référence balzacienne, en centrant le roman directement sur une révolution, l’écrivain éprouve encore le besoin de conjurer dans ses carnets une possible influence : « prendre garde au Lys dans la vallée ». De fait, une parenté majeure entre ces deux romans est perceptible dans le lien qu’ils tissent tous deux entre vie privée et vie collective, entre le sentiment amoureux et l’évolution socio-historique. Les mœurs individuelles, comme chez Balzac, y donnent donc à lire l’histoire dans toutes ses dimensions : « j’accorde aux faits constants, quotidiens, secrets ou patents, aux actes de la vie individuelle, à leurs causes et à leurs principes autant d’importance que jusqu’alors les historiens en ont attaché aux événements de la vie publique des nations », écrivait l’auteur de La Comédie humaine. Or, dans l’un de ses carnets, Flaubert choisit également de mettre en lumière dans L’Éducation sentimentale de 1869 la correspondance qui unit une manière particulière de sentir, de vivre et une époque historique : « Le sentimentalisme suit la politique et en reproduit les phases ». On se demandera donc comment les émotions, les conceptions et les comportements des personnages se rattachent à un certain état socio-historique, mais aussi inversement comment l’histoire se corrèle à des changements de régime émotif, et surtout en quoi Flaubert ébauche à travers ses romans une histoire, une sociologie de la vie affective.

Le processus de débalzacianisation – déjà remarqué par la critique – semble avoir provoqué dans le roman flaubertien une déconnexion entre l’histoire privée du personnage et l’histoire collective. Pourtant, à propos de L’Éducation sentimentale de 1869, Flaubert confiait aux Goncourt son désir de totalisation, qui devait l’amener à réinventer le roman historique : « il veut faire tout entrer, et le mouvement de 1830 – à propos des amours d’une Parisienne – et la physionomie de 1840, et 1848, et l’Empire » (Journal des Goncourt). De fait, dans ses romans, si les personnages ne sont pas toujours acteurs de l’histoire et si leur destin personnel manifeste même leur décalage par rapport au mouvement social et au cours de l’histoire, ils restent obscurément mus par eux, non seulement dans leur affectivité, dans leurs désirs et leur manière d’envisager leur avenir, mais aussi dans leurs façons de penser et de parler, de concevoir la vie sociale et économique, la politique, le progrès. Mais ce n’est alors pas tant une Histoire événementielle, semée de temps forts et significatifs qui est au cœur des romans flaubertiens qu’une histoire plus continue, une autre temporalité, qui ne peuvent être appréhendées qu’au croisement de l’anthropologie historique, de la psychologie sociale et de l’histoire des représentations, des mentalités ou des sensibilités.

Cette approche plurielle nous permettra d’aborder l’histoire soit directement, soit de biais en quelque sorte, dans des romans où les événements historiques sont absents : la première L’Éducation sentimentale et Madame Bovary (dont le récit passe par-dessus deux révolutions et un coup d’État sans rien en dire). Le colloque s’attachera au paradoxe d’une déshistoricisation apparente (dont les formes et les manifestations sont différentes selon les textes) qui permet néanmoins une réinscription différente de l’histoire et du politique à divers niveaux des romans : dans les représentations (que ce soit des discours ou des images), dans les sentiments (qu’ils soient ouvertement politiques ou privés), dans les stéréotypes sociaux ou politiques, dans la mise en forme de la temporalité, dans la structuration narrative, dans la mise en scène ironique et critique des conceptions d’une époque. Flaubert n’est pas le premier à mettre en scène l’histoire des années 1840 et le peuple, ou ce nouvel acteur qu’est la foule, ni le premier à réfléchir sur le rapport des révolutions du XIXe siècle avec 1789, sur le rapport entre l’esprit de 1848 ou le socialisme et les valeurs chrétiennes. Il s’agira donc aussi de tenir compte d’autres récits de 1848 ou de 1789, qu’ils soient d’historiens ou d’hommes politiques (Michelet, Lamartine, Louis Blanc…) ou de romanciers (Dumas, Eugène Sue…), mais aussi de textes de penseurs contemporains comme Tocqueville qui établit un lien entre la démocratisation des sociétés et la transformation des mœurs.

Cette approche diversifiée favorisera la participation de spécialistes de disciplines différentes, de l’histoire à la littérature en passant par l’histoire de l’art, et permettra d’allier des méthodologies diversifiées (poétique, narratologie, génétique littéraire, histoire de la littérature et des genres, histoire des représentations…), en recourant à des corpus variés (textes publiés, documents de genèse, correspondances, archives). L’étude des trois romans principaux pourra aussi nécessiter occasionnellement la prise en compte d’œuvres de jeunesse (comme Passion et vertu) ou du roman « testament », Bouvard et Pécuchet, qui déplace l’observatoire en province.

C’est dans un contexte aux dimensions multiples, et à partir de textes et d’images, que ce colloque tentera d’appréhender les rapports entre l’histoire et l’étude de mœurs flaubertiennes.

 

Les propositions sont à envoyer à Gisèle Séginger avant le 20 septembre : seginger.gisele@orange.fr ou à Juliette Azoulai : jazoulai@gmail.com

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